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— Nouvelles — 058 —

Survivre

Réflexion et inspiration : Recherche d'évènements concernant les oliviers par le biais d'internet
Principe : Prose, sous forme de nouvelle
Contrainte : Thème : L'olivier
Durée : 12' 55"
Date : Février 2014
Longueur du texte : 9440
Nombre de mots : 1579


Nous les arbres, nous avons chacun notre personnalité.
Je suis un olivier.
Je symbolise la force et la victoire, la sagesse et la fidélité, l’immortalité et l’espérance, la richesse et l’abondance, la paix ; la réconciliation.
La sagesse est MA qualité.
J’aime la plénitude des moments partagés avec le vent, les oiseaux, les animaux…
Je frémis dans les frimas du matin.
Je gigote quand les bourrasques voudraient me jeter à terre.

Un drame m’étreint…
L’été, les oiseaux se posent sur mes branches et profitent goulûment de mes fruits, les hommes aussi. Le plaisir du partage est un moment précieux quand on est un sage.
Je suis là depuis près d’un millénaire de vos ans. J’en ai vu des guerres, des querelles, des lignées de jeunes hommes et de jeunes filles. A chaque printemps de nouvelles gens sortent de vos villes.
Si vous pouviez m’entendre penser ! Je vous raconterais les humains, leurs bons et leurs mauvais côtés… Je vous raconterais les animaux, les oiseaux, les lapins, les chiens, les chats… Je vous raconterais les civilisations, la vie avant la voiture, les chevaux, les charrettes, la vie aux champs, la construction de cette route. J’ai la mémoire de vos époques, de vos guerres, de vos joies, de vos peines.
Cette douleur lancinante me hante.
Je suis le témoin de tant de choses, les chagrins, les amours, les tristesses… des poètes ont déclamé sous mes branches, des familles pique-niqué à l’ombre de mes ans. J’ai été le confident muet de vos souffrances, de vos aspirations.
Vous aimez être à l’ombre de mon houppier. Ma couronne est si belle, si fournie que les étés sont doux sous mon épais feuillage.

Un drame m’atteint…
Cette douleur lancinante me taraude.
Mes racines se noient dans ce sol trop mouillé…
Je vous raconterais la nature, le vent, la pluie…
Je vous raconterais mes sensations quand les variations du temps nous mettent la tête à l’envers, la chevelure livrée aux vents…
Au fil des ans, j’avais trouvé mon rythme, mon environnement me convenait, et je poussais vaillamment, mais lentement. J’en ai donné des fruits pour nourrir vos familles, bon nombre de mes noyaux ont été utilisés pour une très belle progéniture. Vous les hommes avez domestiqué nos naissances, mes petits arbustes ont droit à une crèche végétale pour ensuite former de belles plantations.

Un drame m’attend…
L’arbre est épris de tendresse.
J’ai un jumeau à un mètre de moi. Nous partageons notre destin. Vous nous connaissez, nos troncs s’entrelacent. Nous vivons dans une embrassade perpétuelle au sommet d’une colline. Là où en belle saison nous sommes entourés de lavande.
Paysage sublime.
Fragrance sublime.
La lavande est un gentil voisin, notre cousinage est des plus agréables.
Brûlure de racines, douleur qui lancine.

Un drame sous-tend.
Vos voitures s’arrêtent pour nous rendre visite. Nous sommes sur les images capturées de vos objectifs nacrés. La prochaine fois, retournez vos boîtes pour que nous puissions nous observer. Nous aimerions comprendre pourquoi nous penchons lentement.
Je suis envahi d’un pressentiment, la douleur dure, mon sol l’est moins.
Mon frère que faire ?
De grâce, arrêtez de graver vos noms dans nos troncs ! Notre bois est résistant, la souffrance amère, la brûlure intense, lente à guérir. Vos tatouages forcés sont un outrage.
Nous préférons vos coutumes et croyances ancestrales. Venez cacher un objet dans les creux formés en nos troncs noueux, et vos vœux seront exorcisés. Accordez-nous, accordez-vous la quiétude et la paix.

Le drame se prépare.
Notre colline s’écroule, s’érode, nos racines prennent l’eau, nos radicelles se découvrent sous le soleil, le gel et le vent. Je suis encore bien portant, mais mes forces s’amenuisent. Celles de mon frère aussi, compagnon du temps, compagnon de vie, compagnon de survie. Nous sommes peu à peu découverts, si fragiles, le climat nous déshabille et révèle le mystère de l’enracinement.
Mon frère que faire ?

Le drame est pressant.
Qu’est-ce que le temps ?
Les hommes se pressent autour de nos troncs. Ils nous mesurent, nous auscultent. Pour vous le temps est compté et vous êtes affolés, nous sommes des trésors de l’humanité.
Pour nous, vieillard du temps, il s’écoule lentement. La nature nous a forgé patiemment, onctueusement.
Je n’ai pas un tempérament à m’affoler mais vont-ils nous débiter ? Nombre de planches, nombre de clous, nombre d’outils, une machine, une foreuse… Gentils hommes, quelles sont vos intentions ?
Épargnez mon frère !

Le drame s’accomplit.
Ils percent nos troncs. Ils tapent, ils clouent, ils fabriquent mon cercueil, nos cercueils…
Un coffrage, voilà le nom de cet habillage, ce corset de bois qui perfore mon écorce.
Assassins, vous nous déracinez ! Si vous nous tuez, pourquoi tant de précautions pour nos enracinements ?
Arrêtez de torturer mon frère !
Deux énormes grues nous soulèvent à grand peine. Mon frère, qu’allons-nous devenir ?
Un camion, une autre grue...
Je comprends à présent votre norme du temps, celui qui m’est compté semble s’étirer. De ma vie, je n’ai eu à veiller autant, en temps et heures de vos acharnements. Vos minutes, vos secondes sont devenues les miennes. Ce temps si rapide me donne le vertige ; le temps roule, s’écoule, s’enroule… me rend fou.
Mon frère, je ne t’entends plus, mes racines sont sourdes, plus de radicelles pour penser à l’unisson.
Prisonnier !
Vos chaînes enchaînent mes plus belles branches ; ces inconscients vont à l’encontre de Mère Nature, je vole ! Je me déplace !
Vais-je mourir en cette période de repos, verrai-je le prochain printemps ? Ma sève va-t-elle se tarir ? Me nourrira-t-elle encore ?
Ô mon frère ! Notre sort est-il scellé ?
Nul vent, nul oiseau, nul animal pour nos funérailles. Seulement les machines accompagnées des hommes.

Le drame nous étreint.
Allons-nous vers l’abattoir ? Les gendarmes nous escortent. Une apothéose de gyrophares dans la lumière du soir. La lune vous regarde accomplir ce supplice. Nos prisons de bois et de fer qui enserrent, ont-elles besoin de protection ? Qui protégez-vous ?
Mon frère, je ne t’entends plus !
De manœuvre en manœuvre, j’ai le tournis, plus de terre pour m’abreuver, plus de partage avec ce frère enlacé. Ressent-il la même chose ? Je rétracte mes feuilles, je me recueille.
Je parcours vos chemins, vos rues, vos villages, vos villes. Que de détour ! Le peuple des deux-jambes nous regarde passer comme autrefois les condamnés à mort sur leur charrette.

Le drame ensuite…
Que de routes parcourues. Que de décors sublimes. Vers quelle destination nous mène ce parcours des campagnes d’en France ? Mistral lève-toi, bouscule, tempête, emporte-nous ; fais-nous retrouver un lieu hospitalier où je pourrai assouvir ma soif. Faites-moi retrouver ma terre natale !
Mon frère est-ce notre unique et dernier voyage ?
De détour en détour, de démontage en remontage, d’obstacles enlevés ; tanguent notre funèbre cortège ; les hommes n’en finissent plus de nous transporter.

Le drame du temps.
Jour, heure, minute, seconde, hâtez-vous que notre supplice s’arrête. Notre poids fait grincer les rouages de vos plates-formes et les hommes affolés de leur hardiesse ne cessent de hurler leurs soucis.
Prédateurs de vieillard, de vieil arbre, pourquoi déranger les ancêtres, nous aurions pu vivre de notre belle mort, racines noyées, pourriture putride aspirée et souillant notre sève. Pourquoi hâter notre trépas ?

Alarme en ce village.
La marmaille parcourt ces trottoirs devant nous. Les camions frôlent les arbres du bord de route. C’est la première fois que mon feuillage frôle des inconnus… les arbres citadins. Leurs branches me saluent, leurs bourgeons trop précoces embaument l’air sain des villages balayés par le vent.
Au loin un autre équipage, grues et hommes semblent exubérants.
Je vois à présent !
Un trou béant nous attend, des camions y déversent déjà la terre que nous avions sous nos pieds… ne pas nous dépayser.
Tout le dallage d’une place de village a été enlevé.
Mon frère, nous allons être replantés !

Le calme.
Je suis fatigué. J’ai retrouvé mon alter ego. Nous sommes encore sourds, la chimie des sols n’est pas encore marquée de notre empreinte, elle est en chemin.
Mon frère, une nouvelle terre !
Douleur de reprendre racine, angoisse du changement, horizon nouveau, nous sommes l’attraction de cette place de village.
Allons-nous regretter l’ennui tranquille de notre campagne ?
Les oiseaux sont présents, les animaux sauvages absents. Bien des personnes se reposent sur les bancs et fiers, nous admirent. Les enfants jouent et courent sans cesse, sans fatigue, sempiternelles ritournelles.
Nos fleurs et nos fruits seront rares cette année.
Nous sommes en convalescence.

Le renouveau.
Nos branches bruissent de plaisir… de la visite !
De la musique ! Lointaine puis s’approche.
La fanfare du village, guillerette s’avance, une multitude de personnes suivent et forment cortège.
Elle s’arrête. Un groupe s’approche. Un homme en écharpe a prononcé son discours. Il se tourne vers nous.
— A vous les Oliviers, rescapés des tourments de mère nature et de la folie des hommes, je vous espère présents pour voir naître nos descendants sur de multiples générations. Longue vie à vos rameaux !
Tout cet amour pour de si vieux arbres.
L’amour soulève aussi des oliviers.
Cette fanfare, nous allons l’aimer ; nos branches s’illuminent de plaisir !

Mon frère, nous vécûmes une aventure !


 

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